Périple de mai à juillet 2023.
Le chapitre australien de mon tour du monde se ferma à Darwin, où j’ai clôturé cette longue Explorer Highway, aussi connue sous le nom de Stuart Highway. Littéralement, j’arrivais au bout de la route, au bout d’une aventure, au bout d’un monde taillé dans l’ocre.
En 2022, je me souviens encore, comme si c’était hier, de cette sensation de vertige, lorsque depuis le hublot de l’avion vers l’Europe, je m’étais endormi au-dessus de la côte Est, puis réveillé six heures plus tard encore au-dessus de l’Australie, survolant le cap Nord-Ouest. J’en revenais pas, nous étions encore au-dessus de ce continent ! Je me souviens avoir pris peur, un vertige intérieur, me disant, « ma vielle, voilà ce qu’il t’attend, va falloir assumer tes conneries maintenant ».
Et là, je mets le pied à terre à Darwin, là où le bitume s’arrête, là où les vagues sculptent les berges de cet immense continent que je viens de traverser. Et pourtant, je ne réalisais pas avoir traversé ce grand bout de terre. Peut-être me suis-je trop arrêté entre le départ à Brisbane et l’arrivée à Darwin. Devoir travailler en cours de route, dont 6 mois à Byron Bay, a certainement contribué à couper le rythme. Or saisir la grandeur d’un continent nécessite peut-être d’enchainer tout d’une traite. D’une part, c’était trop dur pour moi à ce moment-là d’enchainer, d’autre part j’avais terriblement besoin de renflouer les caisses et puis finalement, j’avoue avoir adoré mon rythme tranquille, comme un petit escargot jaune à travers l’Australie.


Au menu du jour :
Silence et déconnexion
Top End
BE CROC WISE
BE MAN WISE
Le sud de la France au nord de l’Australie
Le bleu de Darwin
Tarci & Monkey Me – Wharram 40
Darwin-Sailing-Club
The captain
Lorsque les chemins se croisent
Top-départ pour l’Indonésie
Silence et déconnexion
Pendant tout ce périple, j’ai réussi à m’offrir plus de liberté par mon retrait des réseaux. Gagner du temps pour moi le soir, au lieu de scroller le fils des réseaux, j’allumais un feu ou entamait un bon bouquin. Cette liberté, ce fut également d’améliorer la qualité de mon écoute, de mon attention offerte aux rencontres, et à mon corps. J’ai retrouvé le plaisir d’aller à une cabine téléphonique lorsque le réseau était absent et d’appeler les personnes qui comptent. C’était comme mettre l’énergie là où il faut, dans la régularité de mon sommeil, dans la qualité de ma nourriture, dans mes relations humaines, et je vous jure, ça change la vie.
Les instagrammers à la vie parfaite me rendaient triste. Ils nous donnent l’impression qu’on ne fait rien, sème le doute en moi, et boucle sur des schémas comparatifs stériles. Certes parfois ces profils m’inspirent, mais la plupart du temps, c’est énergivore, les incroyables photos avec filtres embellisseurs nous collent devant l’écran avec une certaines frustrations. Quelle logique derrière ce sentiment de ne pas exister alors que je pédale, je rencontre, écris et peins ?
En plus, je ne suis pas naturellement doué pour publier tous les deux jours, je n’y arrive pas. J’ai besoin de temps pour digérer les évènements de la vie, pour les écrire et pas forcément envie de les montrer. Pourquoi se contraindre alors que cela semble m’être toxique ?


Top End
Après Alice Spring, Aileron, Tennant Creek, et Mataranka, le 10 juin, je pédalais donc comme une furie à travers « The Top End » comme ils l’appellent ici, dépassant les célèbres termitières géantes, admirant les baobabs et traversant les feux aborigènes (entretien des terres). Le décompte était lancé avec les panneaux « Darwin 112 km » puis « 55km » et enfin « 30 km » défilant à vitesse grand V, c’est-à-dire à fond à 30 km/h (merci le vélo couché). Je me disais que je pourrais bien enquiller la côte ouest, partir direction Broome, dans le WA (Ouest de l’Australie) que ce serait pareil mes jambes sont prêtes et ne demandent que cela.








BE CROC WISE
J’étais survolté, tellement heureuse d’avoir achevé ce défi, un peu fier d’avoir tenu le coup. Je n’ai pas pris le temps de visiter Kakadu National Park, ni Litchfleid, j’avais envie d’en découdre avec cette autoroute bruyante et brulante, d’autant plus que début juin, la « dry season » n’avait pas franchement commencée, signifiant que les crocrodiles étaient encore présent dans les zones sympas à visiter, fermant ainsi les portes de la plupart des sites qui me faisaient envie, Jim Jim Fall et Arlhem land.
A l’inverse du reste de l’Australie, les rivières du Top End contiennent de l’eau, mais pas que. Les panneaux « Be croc wise » (attention aux crocodiles) depuis les Gorges de Katherine alertent sur la présence des crocos d’eau salée.
Ces monstres remontent les bassins versants depuis la mer en saison humide grâce aux inondations et parfois s’amusant bien plus loin que les rivières, jusqu’à 50 km en zone sèche. Autant vous dire, que je me sentais comme un petit poulet en liberté conditionnelle. À l’inverse des crocodiles d’eau douce, sympathiques et inoffensifs, les « crocs » souvent dépassent les 3 mètres, vous regardant comme leur légitime quatre heures…
Lors de mon pot de départ à Mullum, chacun y allait de son conseil : « Gaffe aux crocs là-haut », « Ne campe jamais au bord des rivières même si c’est le paradis », ou encore (ma préférée), « Oublie le ravitaillement tranquille les mains dans l’eau, façon gazelle, tu balances ta bouteille avec un fils et tu la ramènes illico-presto et tu te tires ». Heureusement, je n’ai jamais eu à mettre en place cette technique, relativement douteuse, pour assouvir ma soif dans cette région inhospitalière, les roadhouses et les passants m’ont toujours suffi.

BE MAN WISE – De l’homme derrière le croc tu te méfieras.
Bizarrement, le dernier jour de cette dernière ligne droite avant Darwin, une envie de ralentir le rythme surgit. Comme pour prolonger encore un peu cet état de « flow » dans lequel mes cuisses et mon esprit pédalaient, où tout coulait de source, tout roulait.
Matthew, un pot parapentiste du spot australien de Manilla, sachant mon trip tirant sur la fin, et ayant vécu dans le Top-End pendant 15 ans, me conseilla de faire un petit détour vers Berry Spring.
Je m’y dirigeais avec l’appli MapMe, sauf qu’avec cet outil, on sait où on va, mais pas comment on y arrive. MapMe est une super app gratuite de carte mais qui a la fâcheuse tendance à prendre les pistes les plus abandonnées et inaccessibles sans imaginer dans son code qu’il y a des types en vélos qui tentent le coup.
Je me retrouve donc entre la Stuart Highway et Berry Spring, dans les mangroves, à pousser mon vélo on pourrait dire plutôt porter en pièces détachées, sacoches après sacoches, dans des aller-retours qui n’en finissent pas pour gagner 100 m. Pour compléter le tableau, d’énormes sangliers de la taille d’une table (oui, c’est possible) grognent derrière les buissons, une chaleur humide digne de l’Amazonie me fait ruisseler, pied-nu bien sûr car le sol argileux a déjà englouti mes tongs (flip-flop en australien). Les empreintes figées sur le chemin m’indiquent que le coin est bourré de serpents et de crocs évidemment, si non, ce n’est pas marrant.
Au final, je ressors de cette jungle en maillot de bain, griffée, boueuse, rageuse, mais j’arrive dans un coin sympa derrière Berry Spring et sans touriste… évidemment, je ne vois pas comment ils seraient arrivés ici. Je suis vraiment plus con que la moyenne.

Après avoir retrouvé le chemin communal, par lequel j’aurais dû arriver, et suite à une baignade tranquille toujours à poil, car je ne déroge pas à cette règle du voyage en solo dans les coins paumés, un mec se pointe en vélo sous un air-innocent : « Did you swim with the crocs mate ? »
Euuuuuh, il me demande là, si je me suis baigné avec les crocodiles… Je lui réponds que j’ai fait vite, les crocos ce n’est pas mon fort, mais vu la chaleur et la mission jungle que je venais de me mettre, je ne me suis pas posé de questions.
Le type me fait la leçon « Health & Safety » (grand classique australien), ce qui est légitime, puis me demande où je compte dormir, où je vais, si je suis seule, ce qui est moins légitime. Bref, il me prenait pour une idiote ce cowboy à vélo. Je le voyais venir à des kilomètres. L’étape suivant ni manqua pas. Convaincu de me faire peur avec des histoires de serpents, de sangliers, comme si je ne venais pas d’en croiser une bonne dizaine, il conclut qu’il était bien plus sécurisé de venir dormir dans sa caravane. Évidemment, oui, oui, je vois.
Comme dirait ma grand-mère « On ne nous dit pas tout ! »
Ce n’est pas à une nana qui vient de traverser la moitié de la planète à vélo/voilier qu’on va faire ce genre de traquenard ! Trop insistant, je lui laisse entendre que je le rejoins à 18h, et il repart hyper content. C’est donc après une bonne quinzaine de kilomètres supplémentaires à vélo que je terminerais cette journée vers Livingstone, pour bivouaquer tranquillou bilou dans le bush, pour ma dernière nuit sur le sol Australien.
Le sud de la France au nord de l’Australie
Darwin se cache derrière une série de zones industrielles de Palmerston à Dinah Beach défigurant les collines rondes envahies de palmiers. Darwin se noie dans un flux continu de milliers de bagnoles, que je ne suis pas spécialement heureuse de retrouver. Et dire que je croisais cinq pickups à la journée dans ce désert loin derrière moi.
Je sens que j’arrive au bout de cette artère intracontinentale, la Stuart Highway devient deux fois quatre voies, un feu rouge et un stop, m’oblige à poser le pied à terre, incongru, je n’en ai pas vu depuis 2000 km.

J’ai tout de suite pris mes marques dans cette ville à taille humaine. Mon QG étant la baie Fannie où se trouve le Darwin Sailing Club. C’est un parfait terrain de jeu pour le vélo, les pistes cyclables sont presque à chaque coin de rue, les habitants sont considérés comme les rebelles d’Australie, beaucoup moins à cheval sur les règlements, les horaires ou la sécurité. Le port du casque est secondaire, personne ne donne de leçons aux autres, Darwin est détendue, tolérante et chaleureuse en hiver avec ses 35 °C. C’est le Sud de la France au Nord de l’Australie. Ce qui me faisait face sur ce port, était donc une branche de l’océan Indien, ou plus exactement la mer de Timor. L’Ocre était derrière, le bleu était devant, rupture.


Étonnamment, je découvre un petit centre-ville à taille humaine, de Bennett street à The Mall, son passage piéton arc-en-ciel et les tenues bourgeoises des passants, puis je déboule dans le Bicentennial Park face à la mer. C’est le choc.
De la solitude à la foule, de l’orange aux bleus, c’est beau. Darwin est entouré par cet horizon azur tant désiré. Je rigole en pédalant, le sourire jusqu’aux oreilles, un peu crasseuse je descends de mon vélo couché, totalement euphorique, entre les passants interloqués. J’aimerais leur expliquer tout ce que j’ai traversé et leur partager combien je suis heureuse, mais je ne trouve personne sur qui jeter mon dévolu.


Le bleu de Darwin
Que c’est bon de retrouver la flotte, les baignades, l’horizon bleu à l’infini. Quel intense plaisir de s’immerger entièrement dans la mer qui m’a fait tant rêver depuis les sentiers arides de l’outback. Le vélo sera bientôt mis au placard pour une durée indéterminée pour naviguer lentement en Indonésie, en route vers l’Asie et peut être jusqu’en Inde.
Compter les kilomètres, c’est pas mon fort non plus, je me trompe certainement, mais à la louche et en ligne droite, un bon 2500 km à tracer ma route d’Est en Ouest depuis Mullumbimby jusqu’aux Ikara-Flinders Ranges, et peut être 4000 km de vadrouille du Sud au Nord, dont un peu plus de 1000 km de pistes cumulant celles de l’Oodnadatta et toutes ces petites routes raccourcies qui rallongent. Dézoomé sur ce continent, et vous y verrez un grand L, c’est ma route en Australie, je crois y avoir gagné un peu de liberté.

Tarci et son Monkey Me, un Wharram 40
Le jour de mon arrivée à Darwin, je rencontre Tarci, véritable légende locale, la soixantaine, la peau tanné par les années sous le soleil d’Asie, vivant en mer depuis plus de 20 ans et avec 100 idées à la minute. Après avoir vécu quelques années sous une tente plantée sur un Wharram de 20 pieds auto-construit, il a construit un Wharram de 38 pieds nommé MonkeyMe, tout en bois et assemblé en cordage dyneema sur lequel je le rejoins. Je suis sensé partir avec lui vers Timor.

Les Wharram, du nom de l’architecte naval James Wharram, qui a conçu ces petits catamarans en kit qui sont à construire tel un puzzle. Ils ont l’allure d’un radeau polynésien ou d’une jonque micronésienne. Dessiné à l’origine en 6 m (21ft) puis qui élargi à une gamme familiale de ~12m (38ft), les wharrams ont une découpe simple et logique, souvent en bois assemblé en cordage.


Monkey Me sort vraiment du lot, avec ses deux coques jaune et rouge, tranchant sur le turquoise de Darwin, ce catamaran à deux mâts dénotent parmi les nombreux ’Amel’ tout blanc tout neuf du coin (voilier de luxe).
Le gréement aurique en lin est splendide, il est composé de deux grand-voiles rectangulaires soutenues par une corne (sorte de baume haute) chacune hissée par une drisse séparée. Ce système est appelé gaff rigged schooner wing sail, même si ce n’est pas vraiment un schooner (i.e goélette) car ses deux mâts sont de même hauteur, et pas complètement aurique car il n’a pas de voile hunier (petit triangle qui s’envoie au-dessus de la corne).
Ce catamaran a vraiment un look légendaire emprunté au Kon-Tiki de Thor Heyerdahl ou peut-être du Va’a (pirogue polynésienne) Hōkūleʻa qui m’ont fait tant rêver. Ça me donne envie de construire un petit wharram un jour. Tarci à la barre, et moi perché sur le mât d’avant, la frimousse au vent, nous voguons les deux, dans la brise légère, je n’ai que mon cœur et mes yeux pour mémoriser ce moment simple et magique.




Tarci est aussi athlétique que Thor, marche nu-pied, les cheveux blancs en pagaille, un t-shirt à fleur et le sourire accroché en permanence. Il ne fait pas 100 mètres sans qu’on ne l’interpelle, tout le monde le connait. Il a passé la moitié de sa vie entre l’Asie du Sud-Est et l’Australie et remettra les voiles bientôt vers la Papouasie-Nouvelle-Guinée puis la Micronésie. J’aurais dû partir avec son équipage, mais la santé de Tarci en a décidé autrement. Il doit tout décaler en octobre, bien trop tard pour moi.
Et pourtant alors que rien ne l’y oblige, il me propose de rester à bord en échange de quoi, il prétexte que je peux lui donner un coup de main sur son navire. Il m’avouera plus tard, « des gens comme toi, il y en pas 36, ça ne court pas les rues ». Je ne payerais ni logement, et rarement les repas, en quinze jour, nous aurons créé une nouvelle salle-de-bain en corflu (plastique ondulée) de récup, des toilettes, une douche et même réparé et remonté les deux hors-bords.

Je vis à son rythme, des aller-retours en paddle jusqu’au club, aux matins bricolage, aux après-midis fourrées dans les Bunnings (équivalant Leroymerlin) à la recherche des tuyaux de récup, jusqu’au dîner aux multiples épices et aux soirées ciné-mer enchainant les grands classiques Australiens avec la collection de David Dhalatnghu Gulpilil dont Walkabout (1971) and The Tracker (2002).
Chaque jour différentes personnes viennent jusqu’à notre mouillage, saluer, discuter, questionner. Chaque soir, nous sommes pris d’assaut par des amis pour un apéro improvisé, enchainant sur une navigation au coucher du soleil et des bains de nuit. Cette vie adoucit ce que Tarci doit traverser dans son corps, les rayons et l’hormonothérapie le décalque et bouleverse ses repères. Quel courage de partir chaque matin à jeun sur son paddle puis à vélo jusqu’à l’hôpital, subir sa dose qui est en train de le sauver, puis revenir en paddle, le sourire aux lèvres, la mine un peu grise mais le courage d’attaquer sa journée avec un entrain d’acier. Je lui tire mon chapeau.






Darwin Sailing Club
Ce fut le compromis parfait stratégiquement bien placé pour discuter avec tous les voileux du coin. En un rien de temps la popularité de MonkeyMe me fait connaitre et j’ai deux tickets supplémentaires pour l’Indo avec les régates Darwin-Saumlaki début juin, ainsi que Darwin-Ambon début août. Je trouve même quelques heures de travail de jardinage pas très loin du club.
Ma demande de visa indonésien traine et je loupe le départ de la Darwin-Saumlaki. Le stress monte car depuis quelques jours, c’est fixé, ma sœur doit me rejoindre à Bali mi-août, signifiant que l’autre régate Darwin-Ambon est trop tard et surtout trop au Nord pour moi. Aucun ticket ne match mes attentes, il faut rester positive, ça va bien finir par tomber, je suis au bon endroit au bon moment.
Le même jour, je rencontre deux nouveaux capitaines, potentiellement intéressé par ma candidature. En entendant un accent très français au bar du Club, je me retourne et tombe sur le capitaine Gilles Ruffet. Nous échangeons rapidement sur nos déboires respectifs, lui avec sa pièce de moteur qui est perdu sur les îles Thursday, qu’il attend dans 2 jours à Darwin (n’arrivera jamais), et moi sur mon visa.
Gilles va « tracer » vers la Thaïlande pour retourner voir ses enfants en France pendant les vacances d’été. Il n’a pas le temps de trainer en Indonésie. Le personnage ressemble à mon ami Gilles Melon, mon capitaine pour les Caraïbes, les mains caleuses et le cœur tendre, les rides du sourire tannés par les miles nautiques, et toujours une anecdote incroyable du bout du monde à raconter. On s’entend vraiment bien, on se confie même parfois. Je découvre le bateau de Gilles, Coccinelle, magnifique petit monocoque paré pour les tours du monde, décoré comme une maison de famille.
Découvrez son blog : https://voiliercoccinelle.blogspot.com/

Marion, une copine tour-du-mondiste-auto-stoppeuse, qui me précède depuis deux années à quelques kilomètres derrière moi, me donne un bon plan avec une photo et un numéro d’un capitaine nommé Joé, qui serait potentiellement bientôt dans le coin.
Le soir même en dînant sur la banquette de MonkeyMe, Tarci aussi me parle aussi d’un Joé, un ami d’ami qui serait venu un jour à bord de son cata et qui vient de croiser à la marina. Le destin s’amise bien parfois, car quelques minutes plus tard, Tarci tend son bras vers l’horizon, « Tiens c’est lui qui rentre là sur son catamaran ». Les coïncidences sont trop grosses pour y croire, ni une ni deux, je bondis à l’arrière pour lui faire signe, je lance « DO YOU WANT TO SAIL TO INDONESIAAAAA ? ». Le type en face, accompagné de copains à bord, me regarde interloqué, torse-nu, une main sur le génois, il ne me répond pas. Son catamaran glisse devant celui de Tarci, je me dis qu’il doit être un peu sourd ou complètement gaga, je répète. Finalement, il daigne me répondre alors que le catamaran nous a déjà dépassé : « Maybe toward Indonesia ». Là je me dis, que le type ne sait pas ce qu’il veut « Maybe » ?!? maybe … what ? Ca semble un plan foireux. J’ai besoin d’aller en Indo et rapido, alors je relance “IT IS YES or NOT, I WANT TO GO TO INDONESIA SO DO YOU NEED A CREW ON BOARD ?”. J’hurle toujours, des fois qu’il soit quand même un peu sourd. Finalement, je ne me souviens pas qu’il m’est répondu, ni fait signe, alors j’ai décidé d’aller le voir le lendemain en paddle.
The captain
Joe, en retour de nav depuis Arnhem Land, les voiles poudrées de Bauxite rouges, a navigué seulement 400 miles dans toute sa vie. Il souhaite faire sa première trav vers l’Indo en prenant son temps, il a besoin d’un skippeur. Le timing colle parfaitement avec l’arrivée de ma sœur. Après une visite de son catamaran, on accroche bien, je suis sa skippeuse et je dois l’initier au parapente – marché conclu.
De toutes façons, il faut que je parte bientôt, ma sœur arrivant à Bali en août, le plan du capitaine Gilles Ruffet n’est plus concordant, car il ne veut pas s’y arrêter. Même si je ne connais pas bien Joé, la traversée jusqu’à Timor ce n’est que 500 miles, soit 3 à 4 jours de nav, au pire je débarquerais là-bas.
Joe est d’un calme imperturbable, le regard tranquille, attentifs aux détails et à l’humain. Il connait son Perry 43 par cœur l’ayant reconstruit seul à partir d’une épave gisant dans un carénage de Gove. Il me décrit tout à bord très clairement mais sans aucun terme marin. Y a quelque chose qui cloche.
Je comprends qu’au lieu d’être navigateur, c’est excellent électricien, mécanicien, charpentier, touche-à-tout, un bosseur minutieux et perfectionniste. Tout l’accastillage rassemble à ce que j’ai vu de mieux en mer, la structure en alu portant l’annexe à l’arrière est hallucinante avec un nombre de panneaux solaires jamais croisé sur un navire de croisière. L’équipement de navigation, le gréement, les moteurs, le tableau de bord, les ancres, le guindeau, la sécu, la coque, les cales, les outils, les pièces de rechanges, le désalinisateur, le système électrique, tout est nickel, organisé, étiqueté, propre, entretenu, choisi avec minutie, ne sent ni l’huile de moteur ni l’humidité, mais il ne sait pas comment s’appelle les drisses et les écoutes. Je réalise bien que c’est un risque de partir avec lui, mais je n’ai pas d’autre choix.

Lorsque les chemins se croisent
A Darwin, je rencontre finalement des amis d’amis, Pierre et Astrid, tour-du-mondiste-voilier-stoppeurs de Bretagne, copains de Marion. On n’en finira pas de se raconter nos aventures, nos navigations, nos amours, nos épreuves, nos projets de potager et jardin-forêt, nos envies d’une maison off-grid.
Encore d’autres chemins se croiseront à Darwin. Il fut un temps où je voyageais à deux, avec un équipier-cyclo voyageur qui était aussi mon compagnon de vie. Presqu’un an que nos chemins étaient séparés, et nous allions finalement peut être nous revoir. Les plans pour mon départ vers l’Asie trainant en longueur, je pus l’accueillir à Darwin. Le choc d’apercevoir sa monture au loin garé contre la grille de la marina. Ce paysage était simple sans lui, et là tout est bouleversé. Ce vélo qui m’a suivi des années et sur lequel j’ai aussi roulé quelques centaines de kilomètres, était bien là. La selle brooks sous ma main. Je relève la tête puis tout s’enchaine, je l’aperçois au loin, il m’aperçoit, et je devine sur son visage son sourire retenu, ses rides du sourire trahissent sa joie qu’il essaye de cacher, joliment plissés, il a beau porter sa main au visage, je sais. Je sens mon cœur sortir de ma poitrine.
Il se cache derrière Jeff son ami, sacré baroudeur avec quelques milliers de kilomètres aux compteurs et de beaux récits de voyages. Plus rien n’existe, mise à part lui, tout le monde se fond dans le paysage. Mes yeux se perdent dans ceux de celui que j’ai aimé il y a longtemps. Son regard fuyant ne traduit rien d’autre que de l’indifférence théâtralisée. C’est dommage.
Je lui présente le capitaine Gilles Ruffet, qui deviendra son voilier pour une nav express vers la Malaisie. Je suis heureuse de lui avoir trouvé son ticket de départ. Au lieu d’un peu de gratitude pour ce coup de main, je serai invisibilisé de son histoire. Nous passons du bon temps tous ensemble, Gilles, et les deux cyclo-voyageurs inséparables, au point qu’il est impossible d’avoir accès à une réelle discussion avec l’homme qui partagé ma vie pendant les 5 dernière années.
Le cœur explosant de joie de le revoir, je l’aurai presque forcé à discuter en tête à tête, préparant un risotto parfumé à bord du cata, pour jouer carte sur table, voir les oui et les communs, plutôt que les non et les routes se séparant. Il en décida autrement.
En démontant mon vélo cette nuit-là, voilà une nième cérémonie de départ en mer après un long périple à terre, je me sentais comme à nouveau perdue sur un port, comme à Tahiti, comme aux Fidji, comme à Brisbane, les pièces à démontées disparaissaient derrière mes larmes, et je dus me plonger dans la mer afin de tarir sa source.
Top-départ
La course contre la montre s’acheva, le dernier ravito, les réparations pré-départ à cent à l’heure. Je prenais mes marques sur le cata, recrutant une troisième personne pour éviter de long quart, et m’évitant d’être en tête à tête avec un capitaine que je connais à peine.
Et c’est la musique à fond sur le ponton de SV Seabra, que j’ai perdais de vue le petit groupe de building de Darwin au côté de Miriam, ma nouvelle équipière Allemande, et de Joe. Nous mettions alors le cap vers le centre de l’Indonésie à Kupang sur la partie Ouest de Timor.
En tant que skippeuse, j’ai l’immense plaisir d’établir la nav avec un maximum d’îles sauvages afin de se donner le temps pour de belles rencontres, beaucoup d’adrénaline avec les premiers grands vols en parapente pour Joe. De l’Australie vers l’Asie, ce sera une navigation de légende comme tous les marins en rêve, sans stress, sans disputes, dans la simplicité de cette nouvelle amitié avec les copains, entre le surf, les rigolades, les étoiles de mer, les dauphins, les temples, les rencontres locales, et les vols en parapente.

À très bientôt pour vous faire découvrir les myriades des Petites Iles de La Sonde !
Bon vent.
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Au passage, trois livres à dévorer en mer à propos des anciens navires polynésiens et de la navigation aux étoiles :
- Sur le chemin des étoiles, navigation traditionnelle et peuplement des îles du Pacifique, Édition Au Vent Des îles
- Vaka Moana : The voyage of the ancestor par K.R. Howe
- L’Expédition du Kon-Tiki, Thor Heyerdahl



