Assise sur un océan d’absence

Je ne sais plus quand la créativité m’a lâchée. Et depuis quand j’ai un trou en lieu et place du cœur. Je ne navigue plus à vue, j’erre dans un brouillard épais. Ceux qui me sont proches savent ce que furent ces derniers mois, à accompagner ma mère jusqu’à son dernier souffle, mon quotidien, notre cauchemar avec Jessica, celui de ce foutu cancer du pancréas. Foudroyée à seulement 63 ans, et donc juste une petite année de retraite… elle qui voulait voyager jusqu’au bout du monde, jusqu’en Inde et au Népal.


Dans un effort colossal, j’essaye de me rappeler ma vie d’avant, lorsque innocente vélocipède, je terminais ma traversée de l’Australie à vélo. Depuis Darwin je prenais la mer, croyant enfin avoir trouvé un rythme dans ce voyage en solitaire puis voguant tranquillement en Indonésie avec mes camarades Joé et Miriam. Et puis, tout à basculé en juillet, le diagnostic du cancer tomba, les statistiques de survie à moins de 5% de chance à horizon d’un à cinq ans m’ont terrassé. Laissant mon vélo dans le catamaran avec lequel je traversais l’Indonésie, j’étais revenu en France lutter aux côtés de ma mère.

Nous nous sommes toutes battues comme des lionnes au près d’elle, tantes, amies et sœur. Puis tout s’est enchainé, vers le fond, submergé par la colère, déboussolé par l’injustice, et je me bats encore aujourd’hui pour avoir envie d’avoir envie. C’est un tsunami de douleur que nous traversons main dans la main avec Jessica, il paraît que la tempête sera longue.  

En écrivant, je m’accorde un répit loin des ruminations morbides, des images de maigreur, des grimaces de douleur, du départ de ma mère entre mes doigts, jusqu’aux tournesols sur le cercueil. J’aimerais laisser plus de place à ce qu’elle m’a légué de plus grand : l’amour de la vie.

Jean d’Ormesson, que ma mère lisait particulièrement, remarquait que « la vie est comme un bouquet de roses », il faut admirer le velours d’un pétale, son odeur envoutante et sa beauté infinie, et savoir qu’il s’agit aussi d’empoigner le bouquet avec ses épines.

Relire les lignes de ce magnifique périple est comme une thérapie. Pourtant, je ne veux ni effacer, ni oublier la terreur de ces derniers mois, mais j’ai besoin de vivre autre chose. Je prends le bouquet dans son ensemble, je souhaitais donc ici, essayer de mettre des mots sur ce que je vis, ce qui fait également parte de mon voyage et je souhaitais remercier celles et ceux qui ont l’esprit assez grand pour comprendre et être présent dans la tempête, qui a fait basculer mon voyage et ma vie.

Je tiens à remercier les personnes incroyables qui ont su trouver les mots, avant, pendant et après le départ de ma mère. À celles et ceux qui ont trouvé des idées pour tenter de soulager la douleur qui terrassait maman, à celles et ceux qui ont su se battre à nos côtés par des mots ou des coups de main, à ceux qui ont porté une oreille attentive à notre détresse, et ceux qui ont témoigné de leur expérience de perdre un parent à 30 ans ou à 20 ans, à celles et ceux aux foulards violets et roses pendant les cérémonies, aux nombreux clins d’œil pour nous rappeler combien elle aimait la vie, au petit pas de salsa devant le cercueil, chacune des accolades chaleureuses fut réconfortantes jusqu’au bol de soupe chaud servi au coin du feu, ainsi qu’à tous ceux empoignant leurs plumes pour des lettres touchantes en provenance du Territoire de Belfort au Jura jusqu’en Savoie et en Alsace, en passant par Marseille et le Pays Basque, de la Bretagne à l’Espagne, de l’Australie jusqu’au Laos, toutes ces lettres aux couleurs de ma mère : lavande et rose, pleine d’amour, de compassion et de sourires.  

Merci pour ces dizaines de bouquets de lys, fuchsias et orchidées, et pour les discours rendant un hommage mérité à toutes les facettes de Christine, femme, mère, adjointe au maire, cheffe de secteur, manageuse, collègue, amie, confidente et “guincheuse” (comme elle aurait dit).  Et bien sûr, nous ne nous remercions jamais assez, à celle qui est la plus forte, ma sœur, merci.

* * *

Assise sur un océan d’absence,
Par instants mon esprit s’en va,
laissant mon corps sur la montagne,
flottante ma respiration suspendue,
je la rejoins, je me blottis comme petite,
dans ses bras chauds.
Je voudrais lui raconter les vagues,
la lune sur les Marquises,
le vent soulant ma liberté,
celle qu’elle aurait voulue gouter.

Par la fenêtre d’une maison chaude,
j’aperçois cette mère et sa fille,
assise côte à côte,
tout simple, tout con,
mais pour moi, ce ne sera plus jamais.

Par instants, le vide me pousse à l’extérieur de mon propre corps,
mon esprit flotte sur ces falaises d’Orvaz,
comme si de là-haut je pouvais te croiser à nouveau.

N’importe quelle paire de bras, me porterait, vide,
dans cet océan d’absence.
Ni port d’attache, ni homme qui ne m’attendent vraiment,
ni métier, voyageuse, les racines me semblent bien frêles,
maintenant qu’elle est partie.

La brume entre les foyards d’octobre,
découvre les épicéas séchés,
de cette forêt du haut-jura souffrante,
le feu crépite, je ne sors plus, je ne vois personne,
depuis cette maison froide, la brume rentre à l’intérieur.

Je m’arrache des bouts de bonheur,
allumer le feu, couper le bois,
regarder une feuille d’automne de près.
Immédiatement ce lieu me réanime,
je me sens presque en vie,
malgré la mort ayant arraché tant autour de moi.

Je lui ai pris la main au début de son envole,
les larmes ont perlé sur ses joues,
sa prise s’est desserrée de la mienne,
pour voler loin, en un instant nous étions deux corps,
mais plus qu’une seule âme, le vide.

Les ongles et les cheveux poussent dans le cercueil,
la chimie introduite dans ses veines ne suffit pas à figer sa décomposition,
l’odeur a repris, sa transformation naturelle reprend,
je ne sais si je suis davantage troublé par son aspect rajeuni et coloré,
que touché d’être la témoin unique de son voyage vers l’ailleurs.

Nous oublions de prendre le temps de voir la vie s’éteindre,
nous cachons par les artifices des pompes funèbres,
Or veiller ses morts est salvateur,
je continue en acceptant son teint verdâtre,
sa peau en décomposition,
son parfum mélangé à sa putréfaction,
réaliser son départ, accepter sa perte,
ce n’est que le début du chemin.

Dans cette maison en forêt,
la photo de famille trône dans le salon,
il n’en reste que quatre vivants.
Il s’agit de maintenir ce lien,
pour que le mot famille reprenne son sens,
sans elle, ce pilier, continuer sans celle qui nous a donné la vie,
vivre pour aimer, aimer de vivre.

Bon vent maman !
* * *

Je garde le cap et confiance en la vie, au prochain article, je reprendrai le récit de mon tour du monde.

Vous pouvez rendre hommage à Christine sur sa page commémorative sur le site Libra Memoria.
https://www.libramemoria.com/defunts/roy-marie-christine/591f988c5aa64fd4a4cb8a73e0601d64



Publié par Sandrine

Sandrine ROY | circumnavigating the globe since 2020 and cycling across the continents.

2 commentaires sur « Assise sur un océan d’absence »

  1. Mes sincères condoléances Sandrine j’ai perdu aussi mon père avec un cancer du pancréas lui qui n’était jamais malade est parti en 6 mois a l’âge de 84:ans
    Profite de la vie comme savent faire les Polynésiens où je suis en escale prolongée

    1. Merci Gérard pour avoir le courage de confier aussi ton histoire. C’est exactement avec ce genre de mot que je réalise combien la vie prend chez chacun d’entre nous mais aussi donne à chacun. Redonne moi ton email pour reprendre contact. Merci.

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